• Refuge

     

    Au début des années septante, mon père et ma mère avaient décidé de construire un chalet. J’avais dix ans lorsqu’il fut habitable, ma sœur huit et mes parents quarante ans tous les deux.

    L’envie de construire ce chalet dans un petit coin de montagne des Préalpes valaisannes, avait été, pour notre famille de milieu modeste, le début d’une longue histoire pleine d’aventures.

    C’est ainsi qu’un petit chalet devint un grand projet pour mes parents.

    Rêvé, conçu puis construit dans le contexte particulier de ces années appelées communément les « trente glorieuses », le chalet de mes parents représentait également un « objet » à travers lequel se sont cristallisées les aspirations à un niveau de vie meilleur d’une certaine classe populaire de cette époque.

    Pour de nombreuses familles, notamment en Suisse, ce type de résidence secondaire fut un rêve à réaliser.

    J’ai moi-même été profondément marqué par la culture, les valeurs et les modèles de fonctionnement de ce milieu social, dont je suis issu.

    Cependant, cette série d’images n’est pas à considérer comme une tentative de reportage social.

    Au fond, en construisant ce chalet, mes parents ont fabriqué un mythe, celui du refuge – un refuge pour « nous quatre ». Un abri pour cette famille idéale dont ils avaient tous deux depuis si longtemps rêvé : un père, une mère, un garçon, une fille. C’est tout. Comme si le temps devait s’arrêter là, dans une quête de l’image d’un bonheur figé. Je vois aujourd’hui dans ce phénomène une analogie frappante avec l’idée même du processus photographique dans sa manière de retenir l’instant.

    Le temps a passé, mon regard a changé. Aujourd’hui ma mère n’est plus là et mon père entretient seul ce chalet mais sans l’habiter très fréquemment. D’ailleurs il est souvent vide.

    Mon propos, à l’heure où j’ai moi-même bien dépassé la quarantaine, n’est pas de raconter une histoire de ce lieu, mais plutôt de faire émerger, par petites touches, en images, son caractère actuel, la manière dont il apparaît maintenant à mes yeux, ainsi que certaines traces de son histoire si intimement mêlée à ma propre histoire. En somme, recueillir le murmure du temps accomplissant son œuvre sur les choses et sur nos vies.

    Jean-Daniel Meyer