• L'absent

     

    Toujours resté hors-champ, il est devenu pour moi l’absent, le grand-père que je n’ai jamais eu. Fréquemment, au cours de ma vie, j’ai tenté de le questionner. En silence.

    Le récit familial en a fait une figure, celle d’un homme modeste, souvent victime des circonstances de la vie, de ce qui advient dans l’existence, trop tôt ou trop tard.

    Je tente parfois de répondre à sa place aux si nombreuses questions que je n’ai pu lui poser. Dans une sorte de face à face silencieux, imaginaire.

    En photographiant des fragments de cette maison désormais en déshérence et bientôt démolie, dans laquelle ce grand-père a vécu autrefois, je tente de relier par un fil ténu un passé et un présent tout aussi imaginaires l’un que l’autre. Cherchant des échos, scrutant les reflets, les ombres.

    Il y a soixante ans, en mars 1952 mon grand-père est mort dans cette maison. Il avait quarante-neuf ans, l’âge que j’ai aujourd’hui.

    C’est mon père qui apparaît sur certaines images, les traversant comme un trait d’union entre l’absent et moi.

    Plus tard, plongé dans ces images, je me suis souvenu du dernier chapitre du livre de Georges Perec, Espèce d’espaces. Il y écrit: «J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources…» et un peu plus loin: «l’espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l’emporte et ne m’en laisse que des lambeaux informes..»

     

    Jean-Daniel Meyer, printemps 2012